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Pourquoi j'écris

  • 6 juin
  • 4 min de lecture

Les gens demandent pourquoi j'écris publiquement sur ces choses-là.


Parfois directement. Plus souvent à travers l'inquiétude, le malaise, ou cette forme très canadienne de panique où tout le monde fait semblant de ne pas paniquer.


Pourquoi le dire à voix haute?


Pourquoi y mettre ton nom?


Pourquoi ne pas garder ça privé?


La réponse la plus nette est celle-ci : parce que je voulais que l'histoire m'appartienne avant qu'elle n'appartienne qu'aux dossiers, aux rumeurs, aux diagnostics et aux interprétations des autres.


La maladie a une façon de te transformer en objet.


Un dossier.


Une préoccupation.


Un cas à ne pas suivre.


Quelqu'un dont on discute dans des pièces où tu n'es pas, dans un langage que tu n'as pas choisi, par des gens qui peuvent tenir à toi, avoir peur de toi, t'en vouloir, ou avoir besoin que tu restes une seule chose simple pour que leur version des événements tienne debout.


À un moment donné, ta vie devient des fragments.


Un symptôme.


Une citation.


Une mauvaise nuit.


Un message que tu aurais voulu ne jamais envoyer.


Un diagnostic.


Une histoire racontée par quelqu'un avec l'assurance d'une personne qui n'a vu que la fumée.


Écrire n'efface rien de tout ça.


Ça ne me rend pas noble.


Ça ne défait pas les dommages.


Ça ne me donne pas un arc de rédemption bien propre avec un éclairage doux et une guitare acoustique qui monte en arrière-plan.


Que Dieu nous en préserve.


Mais écrire fait une chose en laquelle j'ai encore confiance : ça restaure la séquence.


Ça me permet de dire : ceci est arrivé, puis ceci est arrivé, puis voici ce que je comprends maintenant.


Ça remet du temps dans une histoire que la maladie avait aplatie.


J'écris parce que le silence a commencé à ressembler moins à de la vie privée qu'à une disparition.


Le silence, à son pire, devient une deuxième maladie. Il t'apprend à circuler dans le monde comme la preuve de ton propre échec. Garde la tête basse. N'explique pas. Ne te fais pas voir. Laisse la version la plus effrayante de toi tenir lieu de personne complète.


J'ai essayé ça.


Ça ne m'a pas rendu plus en sécurité.


Ça m'a rendu plus petit.


Alors j'écris.


Pas parce que la confession serait automatiquement courageuse. La confession peut être paresseuse. Ça peut être de l'exhibitionnisme avec un meilleur éclairage. Ça peut être une façon de demander à des inconnus de porter quelque chose qui appartient à la thérapie, ou à un tiroir verrouillé, ou à une longue marche sans ton téléphone.


Je le sais.


Mais le secret a son propre appétit.


Il mange le contexte en premier.


Puis la dignité.


Puis la mémoire.


Éventuellement, si tu ne fais pas attention, il mange la partie de toi qui croit encore qu'elle a le droit de parler en phrases complètes de sa propre vie.


J'écris parce que je suis un écrivain.


Pas une marque. Pas un porte-parole bien rangé. Pas un homme qui brandit une carte plastifiée disant « la santé mentale, c'est important » pendant que tout le monde applaudit poliment et retourne à sa terreur de la vraie maladie mentale.


Un écrivain.


Les écrivains prennent la chose qui est arrivée et la tournent dans leurs mains jusqu'à ce qu'elle ait des arêtes, du poids, une forme.


Parfois c'est beau.


Parfois c'est seulement du triage.


Parfois la phrase est la seule surface propre dans la pièce.


Quand la manie s'est terminée, elle ne m'a pas laissé de sagesse.


Elle m'a laissé des conséquences.


La honte. Les médicaments. Les excuses. La confiance perdue. Les relations tendues. L'étrange vie administrative d'après, quand on a été très malade dans un monde qui préfère le rétablissement inspirant, court, et déjà terminé.


Le rétablissement n'est pas comme ça.


Le rétablissement est répétitif.


Le rétablissement est humiliant.


Le rétablissement, c'est prendre ses médicaments, répondre à ses courriels, nettoyer la cuisine, s'expliquer avec soin, résister à l'envie de transformer chaque silence en verdict, et essayer de redevenir fiable une journée ennuyeuse à la fois.


Personne ne met ça sur une affiche parce que ce n'est pas particulièrement sexy.


C'est juste le travail.


J'écris parce que je ne veux pas que la honte soit la seule archive.


Je veux un registre qui dit : oui, c'est arrivé.


Oui, j'étais malade.


Oui, il y a eu des dommages.


Oui, il y a eu des conséquences.


Et aussi : j'étais encore une personne là-dedans.


Pas innocent.


Pas monstrueux.


Une personne.


Je ne demande pas à des inconnus de m'absoudre.


Je ne demande à personne de détourner le regard des parties difficiles.


J'essaie de dire la vérité sans laisser le pire chapitre devenir le livre au complet.


C'est pour ça que j'écris.


Parce qu'après avoir été réduit à des symptômes, à un risque et à un scandale, je voulais une langue avec mes propres empreintes dessus.


Parce que le silence commençait à ressembler à être enterré vivant sous les résumés des autres.


Parce que je ne crois pas que la maladie devrait avoir le dernier mot sur l'auteur.


Parce que je suis encore là.


Parce que j'essaie de reconstruire.


Parce que certains jours, la seule différence entre disparaître et survivre, c'est de savoir si tu peux faire tenir une seule phrase honnête.

 
 
 

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