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Les hommes qui me paient

20 juil.
6 min de lecture

Le premier message qui m'est resté ne demandait rien du tout.


Il disait: «On peut juste passer du temps ensemble?»


Pas de fantasme. Pas de liste. Juste ça. Je l'ai lu deux fois, convaincu qu'il était destiné à quelqu'un d'autre. Puis j'ai compris qu'il demandait quelque chose de plus difficile que ça en avait l'air. Est-ce que je peux avoir besoin de ça sans me sentir ridicule d'en avoir besoin?


Les hommes me trouvent sur RentMen, où tout le monde suppose savoir d'avance comment l'heure va se passer. Parfois ils ont raison. La plupart du temps, ils passent à côté de tout le reste de ce que ces hommes-là veulent. Les parties qui n'ont rien à voir avec ce que RentMen laisse entendre et tout à voir avec le fait de ne pas avoir à performer.


Parce que ce ne sont pas les hommes qu'on imaginerait. Ce sont les fiables. Ceux sur qui tout le monde compte pour aller bien.


La plupart sont gais. Certains sortis du placard depuis des décennies. D'autres ont passé une vie entière à s'assurer que personne ne le saurait jamais, et sont devenus si bons là-dedans que se cacher a cessé de ressembler à se cacher et s'est mis à ressembler à qui ils sont. Il y en a plus de mariés que je ne l'aurais cru. Pas parce qu'ils n'aiment pas leur conjoint/e, mais parce qu'une vie est rarement aussi propre que l'histoire qu'un homme raconte sur la sienne.


L'un d'eux était prêtre. Soixante-douze ans, catholique, et il m'a dit franchement qu'il n'avait jamais cru en Dieu une seule journée de sa vie. Il est devenu prêtre parce qu'il se savait gai très jeune, et le col romain était la seule chose qui empêcherait sa famille de demander pourquoi il ne s'était jamais marié. Ça lui a acheté soixante-dix ans de ne pas avoir à s'expliquer.


Il ne voulait pas ce que RentMen laissait supposer. Il voulait être touché. Alors je lui ai donné un massage, et c'était ça, la réservation au complet. Un homme qui avait passé sept décennies à s'assurer que personne ne pose jamais la main sur lui, en train de payer, enfin, pour être touché par un autre homme.


Le lendemain il m'a réservé de nouveau, deux fois de suite, et m'a fait à souper. C'est là qu'il m'a montré ses albums de photos. De vieilles photographies, certaines datant de cinquante ans. Des garçons pour qui il avait eu le béguin au séminaire, leurs noms encore sur le bout de sa langue. Il les avait portés tout ce temps-là. Il était gêné, et puis il ne l'était plus.


C'est la chose qu'on apprend vite. Un homme peut construire un soi complet autour de la version que tout le monde connaît. Mari. Père. Prêtre. Puis il laisse tomber le numéro un moment, expire comme s'il retenait son souffle depuis toujours, et se met à parler. Pas parce que je suis spécial. Parce que pour une fois il n'a pas à s'éditer.


L'habileté que ça demande vaut quelque chose. Pas parce que ça règle quoi que ce soit. La solitude ne se règle pas. Mais ça permet à un homme de la déposer une heure et de se rappeler qu'il a le droit de la déposer.


Les réservations sont plus étranges et plus douces que quiconque l'imagine. Un homme m'a engagé pour m'asseoir à côté de lui à un service anglican. Deux heures et demie. Je ne suis pas de cette foi et je le lui ai dit. Ça n'a rien changé. Il ne voulait simplement pas être le seul homme là sans personne à côté de lui. Alors je me suis assis à côté de lui, et c'était ça, le travail au complet.


Un autre m'a réservé pour une nuit et m'a emmené au meilleur souper que j'aie mangé de ma vie. Après, on est retournés à son hôtel, on a parlé la moitié de la nuit, et on a dormi dans le même lit. Il ne s'est rien passé. Pas de baiser, rien que quiconque aurait à expliquer le lendemain matin. Juste une conversation et une autre personne présente.


Il avait le début quarantaine, il réussissait bien, le genre d'occupé qui mange la vie entière d'un homme. C'étaient ses premières vacances depuis des années, et il les avait passées à faire deux heures de route jusqu'à une ville qu'il n'a presque pas vue pour s'asseoir en face de quelqu'un qu'il ne connaissait pas. J'ai appris plus tard, par un autre homme sur RentMen, qu'il l'avait réservé le lendemain aussi. Ils ont passé la journée à manger du Taco Bell dans la chambre d'hôtel et à parler. Il ne s'est rien passé là non plus. Deux gars du même site web, coup sur coup, et tout ce qu'il voulait de l'un comme de l'autre, c'était de la compagnie. Je ne pense pas qu'il connaissait une autre façon de le demander.


Puis il y a eu celui qui m'a réservé deux heures et qui savait exactement ce qu'il voulait. Milieu cinquantaine. Assez beau pour avoir son propre profil sur RentMen, et je le lui ai dit. Il m'a répondu que c'était justement ça, l'idée. S'il rencontrait quelqu'un de la manière ordinaire, l'autre pourrait tomber en amour. Il avait été en amour une fois. Son mari. Parti depuis neuf ans. Il payait pour de la compagnie pour que ça reste une transaction. Pour que personne ne puisse l'atteindre.


Tôt dans la soirée, je l'ai embrassé, et il est devenu complètement immobile. Pas mal à l'aise. Ailleurs, complètement. Il n'avait pas été embrassé depuis la mort de son mari.


On n'est jamais arrivés à ce qu'il avait réservé. On a passé les deux heures à parler, à s'embrasser, à se tenir. Quand ça s'est terminé, il n'a pas demandé son argent, et je ne le lui aurais pas rendu de toute façon. Je ne l'ai jamais revu. Je pense que ça lui a fait peur, d'obtenir la chose qu'il payait pour éviter. Je pense encore à lui. À tout ce qu'un homme peut porter pendant neuf ans pendant que tout le monde s'entend pour dire qu'il va bien.


Chaque réservation a un moment où la performance tombe. Pendant le souper, ou en marchant quand il n'est pas pressé de rebrousser chemin, ou dans la pause après qu'il a dit quelque chose qu'il n'avait pas prévu dire. Là, la raison pour laquelle on s'est rencontrés cesse d'être le point. Il reste plus longtemps. Certaines soirées finissent avec un câlin, un merci, et rien d'autre, parce que quelque part au milieu il a trouvé quelque chose dont il avait plus besoin que de ce qu'il avait réservé.


C'est ça que les gens manquent. Ils pensent que c'est à propos de ce que RentMen laissait entendre, ou d'être désiré. Parfois oui. Bien plus souvent, c'est à propos de la permission. La permission de vouloir un autre homme sans avoir à l'expliquer. D'être tenu sans avoir à le mériter d'abord ni à avoir honte après. D'être jeune à soixante-dix ans, ou embrassé après neuf ans, ou simplement pas seul dans un banc d'église un après-midi.


Ils pensent qu'ils achètent un corps. La plupart du temps, ils achètent du soulagement. Une pause dans le fait de performer, de se cacher, de tenir debout une version d'eux-mêmes devenue trop lourde à porter tout seul.


Les soirées finissent presque toujours de la même façon. Un câlin. Un merci discret. Parfois un message le lendemain matin disant qu'il a mieux dormi que depuis des mois. Puis il retourne à une vie où personne ne sait qu'il est venu.


Tous les hommes ne ressemblent pas à ces quatre-là. La plupart de ceux qui m'écrivent ne font que dire ce qu'ils veulent qu'on leur fasse, sans jamais demander qui se trouve de l'autre côté. Ceux-là, je les refuse. Je prends ceux qui veulent savoir qui je suis autant qu'ils veulent le reste. Ce tri, c'est l'essentiel du travail, et je ne m'attends pas à ce qu'il devienne plus facile.


Les quatre dont je parle ici sont simplement ceux que je peux raconter sans trahir personne. Il y en a d'autres. Il y en aura d'autres encore, parce que ce qu'ils cherchent ne s'épuise pas. Quelque part ce soir, un homme est sur RentMen en train de rédiger un message et de l'effacer, en cherchant comment faire sonner l'envie d'un peu de compagnie comme une chose raisonnable à vouloir.


Ce qui me retient, c'est celui que je deviens dans la pièce. La seule personne dans la vie d'un homme qui n'exige de lui aucune performance. Qui prend soin de lui et ne demande rien en retour, sinon le cachet, et qui l'oublie parfois. C'est un drôle de privilège, qu'on te confie la version d'un homme que tout le reste de sa vie n'aura jamais vue, et je ne m'attendais pas à ce que ça devienne ce à quoi je tiendrais le plus.


Les gens supposent qu'ils savent en quoi consiste la performance.


Ils se trompent. C'est tout ce que ces hommes font à longueur de journée pour ne pas avoir besoin de tout ceci. L'heure qu'ils achètent est la seule où ça s'arrête.

 
 
 

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