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Le problème RentMen

1 août
8 min de lecture

Il existe une version de ma vie dont les gens sont à l'aise d'entendre parler, et je l'ai publiée.


La manie. Les ailes psychiatriques. Les médicaments. La lettre. Tout ça sous mon vrai nom, chez un diffuseur national, et les gens ont été gentils. On m'a dit courageux plus de fois en une semaine que dans les trente années précédentes réunies.


Personne ne m'a jamais dit courageux pour l'autre chose.


J'ai un compte sur RentMen.


C'est tout. C'est ça, l'autre chose. Un username, une photo, cinq cents caractères et un abonnement mensuel. Il y a une supposition qui vient avec cette adresse, et elle n'est pas déraisonnable. Elle est juste inexacte, et j'ai cessé d'attendre que quelqu'un fasse la distinction, parce que pourquoi il la ferait. On est sur RentMen ou on ne l'est pas.


Ce que personne ne devine, c'est à quel point la raison est plate. Je suis là à cause d'un problème de publicité, qui est au fond un problème de paperasse déguisé.


L'essentiel de ce que je fais, c'est du massage, ou la chose la plus proche que j'aie le droit d'appeler ainsi, alors le geste évident serait de m'annoncer comme massothérapeute sur un site normal. Le problème, c'est que le titre est protégé, réservé à ceux qui ont fait la formation et qui répondent à un ordre professionnel. Ça fait deux ans que je fais ça, formation officielle incluse, et rien de tout ça ne compte pour l'inscription. Il n'y a aucun ordre qui voudrait de moi, et aucun qui pourrait me radier non plus. Alors le mot ne m'appartient pas, et thérapeutique non plus, ce qui emporte la moitié du vocabulaire avec lui.


Masseur est disponible. Mais le seul endroit où je peux m'annoncer comme masseur auprès des hommes que je vois réellement, c'est RentMasseur, le site jumeau de RentMen. Même compagnie, même clientèle, même supposition suspendue au-dessus, juste chuchotée là au lieu d'être criée. Changer d'adresse ne change pas de quartier.


Une autre partie de ce que je fais, c'est écouter. Un homme s'assoit en face de moi et dit des choses qu'il n'a jamais dites à personne. Des mariages qui sont seuls. Des pères morts avant que rien ne soit réglé. Des deuils qui n'ont jamais eu de funérailles, parce que la relation à laquelle ils appartenaient n'a jamais été révélée. Les noms pour ce travail-là sont conseiller, psychothérapeute, travailleur social. Tous pris. Aucun à moi.


Ce que j'ai à la place, c'est la confiance d'un homme, sans garde, d'une manière qu'aucun thérapeute ne reçoit jamais. Quelque chose à voir avec l'attraction, peut-être, ou avec le fait de savoir que je serai dans une autre ville lundi. Les hommes me disent des choses, tout simplement. Il reste compagnon, qui sonne comme un euphémisme rédigé par un avocat, et fournisseur, qui sonne comme une compagnie d'électricité.


Alors chaque description honnête du travail appartient à quelqu'un d'autre. Et quand aucun mot juste n'est disponible, les gens n'attendent pas qu'il en apparaisse un. Ils supposent.


Voici ce que je dirais si j'en avais le droit. J'offre du massage, et quelque chose d'assez proche de la thérapie, dans une pièce où une certaine proximité est possible, par un homme qui en a assez vu pour savoir écouter et qui est formé pour toucher. Tout ça exige un titre, un ordre, un examen que je n'ai pas passé. Le seul que je pourrais revendiquer sans la permission de personne, c'est coach de vie.


J'aime mieux être sur RentMen.


Personne n'a jamais fondé d'ordre professionnel pour les hommes qui ont un compte RentMen. Pas d'examen. Pas de titre réservé. Pas d'assurance obligatoire, pas de formation continue, pas de conseil qui se réunit pour décider si je suis bon là-dedans.


Ce qui produit quelque chose d'absurde. Les mêmes mains, sur le même homme, dans la même pièce. Appelez ça du massage et l'État a des opinions sur ma formation, mon titre, mon local, mes papiers. Appelez ça une annonce RentMen et il n'en a aucune.


Il préfère ne pas savoir. Personne ne vient frapper à la porte.


Ce qui laisse la question de savoir où un homme annonce tout ça. Pas dans un répertoire, qui veut un numéro d'inscription. Pas sur une carte dans une vitrine, qui veut un local. Pas sur les plateformes ordinaires, qui veulent un titre à l'inscription.


Les seuls endroits qui accepteront une annonce pour des heures d'attention, venant de quelqu'un sans ordre et sans permis derrière lui, ce sont les sites où tous les autres offrent quelque chose de plus précis. C'est donc là que l'annonce se retrouve. Et une annonce fait ce que les annonces font. Elle vous place à côté de vos voisins, et elle laisse les gens tirer leurs propres conclusions sur le quartier.


Sur RentMen, chaque porte a un nom dessus et aucun n'est le mien. Si vous parcourez le site, vous allez remarquer que je ne joue pas au même jeu que les hommes autour de moi. Pas de nus sur mon profil. Rien dessus qui dérangerait les conditions d'utilisation de qui que ce soit. Et je ne gagne pas sur le corps. La compétition, c'est essentiellement de la statuaire grecque, et moi je suis un homme ordinaire dans la trentaine qui est assis à un bureau pour gagner sa vie.


Ce qui reste, c'est mon visage, mon sourire, ce que j'ai réussi à écrire en cinq cents caractères, et des commentaires d'hommes qui disent que le massage était bon. Si quelqu'un me réserve à partir de cette page, c'est parce qu'il a lu quelque chose et qu'il a aimé le son de la personne qui l'a écrit. Il n'y a pas d'autre raison de me réserver. Drôle de façon de s'annoncer sur un site comme RentMen.


Et le massage, quand il le réserve, est habituellement la porte d'entrée plutôt que le but. Ça lui donne quelque chose à avoir réservé. Demander de la compagnie a l'air d'un aveu de solitude. Demander autre chose a l'air d'un aveu qu'on ne peut pas l'avoir ailleurs. Le massage, lui, est respectable. Raffiné, même.


Il peut dire qu'il voulait se faire arranger les épaules. Il n'a pas à dire qu'il voulait quelqu'un dans la pièce, et qu'il voulait simplement être touché.


Parce que le toucher est la chose que presque aucun homme adulte ne reçoit. Surtout d'un autre homme, et les hommes gais ne font pas exception. Pas la poignée de main ni la tape dans le dos. Pas les rencontres de hasard où le contact de la peau est accessoire à autre chose. Du vrai toucher, chaud et donné pour lui-même. Demandez à un homme quand il a été touché pour la dernière fois avec une véritable intention et regardez le temps qu'il prend à répondre. Un bon nombre n'arrivent pas à nommer une année.


Et ça fait quelque chose. Des mains chaudes sur le dos d'un homme, luisantes d'huile, sans presse, qui restent assez longtemps pour que ça veuille dire quelque chose, et sa respiration change avant que l'un de nous ait dit un mot. Vingt minutes plus tard, quelque chose sort de lui et je le sens lâcher sous mes paumes. Ce n'est pas de la détente. C'est plus proche de déposer quelque chose.


La plupart des massages vont dans un seul sens. Un corps sur une table, des mains professionnelles, une horloge, et une entente stricte selon laquelle le client reçoit et ne participe pas. Je n'utilise pas de table et je ne suis pas un technicien. Pas de drap, pas de drapage, pas de séquence, pas d'horloge. Les mains restent où elles se posent. De la tête aux pieds, rien d'omis. La peau est chaude des deux côtés.


Et un homme peut toucher en retour, ce que personne ne s'attend à avoir le droit de faire. La première fois, c'est hésitant. Une main sur mon avant-bras, une demi-question. Là, ça cesse d'être un service rendu sur lui. Ça devient un échange.


Ce qu'un homme réserve et ce qu'il cherche sont rarement la même chose. La plupart du temps, il n'arrive pas à mettre des mots dessus. La culture lui a donné un choix binaire, tout ou rien, et aucun mot pour l'immense territoire entre les deux. Ce dont il a besoin, c'est d'une troisième option. Quelque chose avec un nom qu'il peut prononcer à voix haute, une heure, un prix, un courriel de confirmation, qui se termine avec lui ayant été touché et tenu un moment, et qui ne l'oblige pas à se ranger sous solitaire ou sous louche pour y arriver.


Ce qui est exactement mon problème, de l'autre côté de la pièce. Ni l'un ni l'autre n'a le vocabulaire, alors on suppose à notre place.


Ce que je vends, c'est la permission. D'être qui il veut être, de faire ce qu'il veut faire, et peut-être pour la première fois de sa vie d'adulte, d'arrêter. Une heure pendant laquelle il ne performe pour personne. C'est la chose la plus simplement utile que j'aie faite comme adulte, et j'ai eu des emplois de jour qui comptaient vraiment.


Pour ce que ça vaut, la supposition ne me va pas à moi non plus. Non pas que je sois meilleur que les autres hommes sur RentMen. J'en ai rencontré quelques-uns, et ils sont plus lucides face au risque que la plupart des gens et bien plus gentils que ce que l'internet a décidé.


Je veux dire que l'image qu'elle dessine n'est pas moi. Trentaine, doctorat, une décennie dans un emploi professionnel avec un fonds de pension. Deux enfants. Une hypothèque. Avant ça, la vie la plus conventionnelle qu'on puisse imaginer. J'y suis arrivé à trente-quatre ans, après que cette vie-là se soit défaite d'une façon que j'ai racontée ailleurs, et pour la raison qui pousse la plupart des gens à prendre un deuxième emploi.


Je ne lui ai jamais trouvé de maison. Alors j'ai bâti la mienne. Un site web, et un nom que j'ai choisi moi-même. The Travelling Wellness Companion. Deux mots à peu près vides de sens boulonnés à un troisième qui dit seulement que je me déplace. Personne ne m'a jamais posé de question de suivi là-dessus, ce qui était précisément le mandat.


Sur RentMen, la supposition arrive avant moi. Un homme sait ce qu'il pense regarder avant d'avoir lu une syllabe que j'ai écrite, et tout le reste se lit à travers ça. Sur mon propre site, il n'y a rien au-dessus de la page qui lui dise quoi conclure, et pas de photos. Ce qu'il décide de moi, il le décide à partir de phrases que j'ai écrites. Ça donne plus de moi que n'importe quelle photo, et ça nous laisse quelque chose pour commencer quand il arrive.


L'annonce sur RentMen reste en ligne, par contre. C'est le seul endroit qui accepte de la publier. Sur papier, je suis un fournisseur RentMen, une catégorie inventée par un site web plutôt que par le Parlement, et c'est l'en-tête qui rend tout ce qu'il y a en dessous trouvable. Même si les heures elles-mêmes ne ressemblent en rien à ce que quiconque avait supposé.


Il y a une autre raison pour laquelle elle reste. Un homme qui veut ce que je fais vraiment n'a pas les mots non plus. Alors il tape le seul mot qui existe, et ça l'amène sur une page pleine d'hommes qui ne me ressemblent en rien, et quelque part dans cette liste il tombe sur un visage souriant et un paragraphe et se dit, bon, peut-être celui-là.


C'est ça, l'entreprise au complet. Deux personnes sans vocabulaire entre elles, qui se rencontrent sur un site que ni l'une ni l'autre n'aurait choisi, sous une supposition que ni l'une ni l'autre n'a faite, pour échanger quelque chose que ni l'une ni l'autre n'arrive à décrire.


Et là il arrive, il enlève son manteau, et pendant une heure, plus personne ne suppose quoi que ce soit.

 
 
 

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