Perdre la voix
Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Comment la manie a bouleversé mes relations
337 pages dans une seule conversation WhatsApp.
C'est ce que j'ai écrit à mon fiancé de l'époque entre le 16 janvier et le 31 mars 2025. 168 000 mots en 75 jours. Le double de 1984 de George Orwell, et pas mal pire.
Il m'a répondu 32 pages.
Dix contre un. C'est pas toute la raison pour laquelle il est parti, mais c'est la partie que je peux mesurer.
Pis c'était moi l'introverti dans cette relation-là. Le tranquille, d'habitude.
Je me souviens pas d'avoir écrit la plupart. La manie prend pas les minutes. Elle les vole. Les bouts dont je me souviens, je les échangerais contre ceux que j'ai oubliés.
Voici, en gros, ce que contiennent 337 pages. Dieu. Descartes. Moi, en Dieu. Le Big Bang expliqué comme jamais. Pourquoi les bonobos sont presque conscients. Une théorie de l'histoire. Une théorie de la musique. Une théorie de la médecine. Pourquoi j'étais pas malade. Pourquoi tout le monde l'était. Des excuses. Encore de la théorie, pour expliquer les excuses.
Certains bouts, je peux les citer mot pour mot.
Le 21 janvier, à 16 h 45 : « Note l'heure. Je viens de comprendre Dieu. » (Quelque chose à voir avec Hegel. J'ai jamais pris le temps de l'expliquer.)
Le 27 janvier : « La circoncision prouve la réalité. » (C'était apparemment le premier acte de conscience humaine. L'histoire va finir quand on va s'entendre sur le prépuce.)
Le 28 janvier, un peu plus sombre cette fois : « On est le cancer, le mutant qui était pas censé exister. » (Ce soir-là, j'allais finir à l'hôpital.)
Envoyé à quatre heures du matin. Envoyé de mon char. Envoyé pendant qu'il était au travail, à essayer de faire sa job.
À la Saint-Valentin, je lui ai envoyé 12 000 mots. 24 pages. Il m'en a renvoyé 651, pis il est rentré avec des fleurs à la place.
Chaque phrase me semblait vraie. La manie, ça ressemble pas à du bruit. Ça ressemble à une clarté surhumaine avec une échéance urgente.
Ce sentiment-là, je m'en souviens. La certitude. À quel point tout était lumineux. Le contenu, presque tout parti. J'ai une idée générale de certains bouts, mais je pourrais pas te dire, par exemple, ce que je voulais dire par « une habitude est un jeu de langage que ton âme crée avec l'univers observable ».
Pis là, les mots sortent de la conversation et commencent à servir.
Un message que j'ai envoyé se retrouve dans une réunion où j'étais pas invité. Pis dans un dossier médical. Pis dans un cartable. Mes phrases deviennent des citations avec l'heure. Des pièces déposées, avec mon nom en haut.
J'essayais d'être compris. J'ai fini par être documenté.
Les mots m'ont coûté ma job, pour un bout. Un fiancé, pour de bon. Mes enfants, jusqu'à Dieu sait quand. Des amis qui ont arrêté de répondre parce qu'ils voulaient pas 12 autres pages sur pourquoi j'étais le retour du Christ.
Pis j'ai arrêté. Je suis devenu muet.
Pendant quelques mois, j'ai brûlé plus fort que le soleil. Tout le carburant que j'avais, d'un coup. Quand ça a été fini, il restait presque rien. Pas un feu, à peine une braise.
J'aimerais dire qu'arrêter, c'était un choix. Ça l'était pas. Personne décide de perdre la voix. C'est parti comme ta main se retire d'un rond de poêle, avant que t'aies eu le temps d'y penser.
Je réponds encore à mes courriels. Je les relis deux fois. Je les coupe de moitié, pis je les recoupe. Le travail a un format.
C'est tout le reste.
Quelqu'un me manque. J'ouvre une conversation. Trois mots, pis je suis pas capable. Je vois comment la phrase serait lue en cour. Surlignée. Avec un onglet. Horodatée. Je l'efface pis je mets le téléphone face contre la table.
Le besoin de connecter est toujours là. C'est juste le guts qui est parti.
Le monde prend des nouvelles. Comment ça va. Je pense à toi. Ça fait longtemps que j'ai pas eu de tes nouvelles. Je les lis toutes. Je suis juste pas capable de répondre. Fait que ça s'empile. Vingt. Cinquante. Cent.
Ces textes-ci, c'est là où je peux encore parler. Honnêtement, brièvement, dans des beaux petits paquets. Chacun me prend à peu près un mois pis plusieurs révisions à écrire, pis même là, c'est pas ça. Ça finit dans les cartables pareil.
Fait que ma tête devient la seule pièce où je vis. C'est une petite pièce. C'est bruyant. Y'a juste moi là-dedans. Personne d'autre a la clé, pis la plupart du temps je trouve pas la mienne non plus.
Avec le silence viennent les cent pas. Cuisine, corridor, salon, retour. Si ça peut pas sortir par ma bouche, ça sort par mes pieds.
C'est là que le massage entre en jeu.
Ça a commencé comme du travail, pis le travail a commencé pour l'argent. Mais j'ai remarqué que j'étais plus calme après une séance que mes clients. Je pense pas que c'est supposé marcher de même.
Pendant une heure, mes pieds ont une place où être. Pas de corridor, pas de cuisine, pas de boucle. Juste une table, un drap, pis un homme qui a besoin que je reste là.
Le silence, c'est la job. Personne se demande pourquoi le masseur jase pas. Pendant une heure, ce que je suis plus capable de faire a juste l'air de professionnalisme.
Mes mains savent quoi faire. Ma tête peut prendre une pause. Je lui fais plus confiance anyway.
Un massage, ça a pas de transcription. Pas de screenshot, rien à transférer. Je peux pas être grandiose avec mes paumes, paranoïaque avec mon toucher. Elles trouvent où un homme retient sa tension, pis elles restent là jusqu'à ce qu'il la lâche.
Vingt minutes plus tard, sa respiration change. Quelque chose sort de lui, pis ni l'un ni l'autre en a dit un mot.
C'est pas grand-chose. Pas un feu. Plus comme une lueur. Une petite étincelle d'être utile, pis quelqu'un de reconnaissant à la fin.
Le massage, ça vient aussi avec de la jasette.
Le monde chiale contre ça. Moi, j'ai pas les moyens. C'est tout ce que j'ai. La route pour venir. La météo. Où il a grandi. Rien là-dedans peut être utilisé contre moi. Je prouve que je suis gentil, je prouve que je suis inoffensif, pis j'arrête.
Un gars qui a texté 337 pages en 75 jours à une seule personne, qui se rationne maintenant à « pis, le trafic? ». C'est pas une guérison comme la plupart du monde l'imagine. C'est juste ce que je suis capable de faire.
Le massage me donne de la connexion, sous une forme que je suis encore capable d'endurer. Une heure où personne me lit, pis où je suis pas tout seul dans ma tête.
Il part. Je lave l'huile sur mes mains. Ça part jamais au complet.
Mais je me sens bien. Plus léger que je l'ai été depuis longtemps. Le genre de bien où je me dis, peut-être aujourd'hui.
Je prends le téléphone. Le chiffre rouge dit 87. J'ouvre le premier. Comment ça va.
Je commence à écrire.
En fait, je file bien, merci de
Je m'arrête. Je relis.
Les bonnes journées, c'est quand je me fais le plus confiance. C'est exactement pour ça que je devrais pas. La dernière fois que j'étais sûr de moi, ça a donné 337 pages.
Je l'efface, une lettre à la fois.
Pis je mets le téléphone face contre la table, et je marche. Cuisine, corridor, salon, retour.
Peut-être demain.




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