
Jock (émérite)
- 15 févr.
- 8 min de lecture
Tu ne décides pas de retourner sur Grindr. Tu es couché, tu défiles dans le vide, et ton pouce touche le masque jaune tout seul. Mémoire musculaire. Comme si ton pouce pensait encore que tu es beau.
L'application s'ouvre et le voilà : Toi d'Avant.
Toi d'Avant a 29 ans, apparemment. Choix audacieux pour un homme dans la mi-trentaine, mais bon, honorons les archives.
Toi d'Avant est bâti et arrogant sur chaque photo. En train de bander un biceps dans un miroir de gym. En vélo, en spandex intégral. En costume de marin à la Fierté. En speedo sur un rocher, contracté au point qu'on entend presque les ischio-jambiers hurler. En camisole rose couverte de gougounes, les bras croisés, les biceps gonflés, l'expression : je ne fais pas la file, je la cause.
Ce n'est pas un profil. C'est une chapelle de la soif.
En dessous, la bio :
> EN | FR
> Gamer actif, randonneur, maître de donjon.
> Le cribbage avant le sexe.
Tu lis ça et tu te dis, incroyable. Tu as réussi à sonner à la fois sain d'esprit et comme un gars qui possède une balançoire.
Étiquettes : jeuxvidéo, randonnée, entraînement, aventureux, sansdrogue. Tribus : Propre sur soi, Geek, Sportif.
Tu regardes tout ça comme une pièce à conviction.
C'est l'homme qui sortait en club jusqu'à trois heures du matin, qui joggait jusqu'au brunch, puis qui prenait du sexe de groupe en dessert. L'homme qui pouvait jouer un match de rugby complet, rentrer à vélo, et répondre « tu reçois? » par « donne-moi vingt minutes ». L'homme qui pensait que « sansdrogue » était exact pendant qu'il microdosait de la kétamine comme de la vitamine D.
Le toi d'aujourd'hui fonctionne au café, au lithium et à la rancune.
Tu descends jusqu'aux stats. Âge : 29. Taille : 178 cm. Poids : 75 kg. Type de corps : Tonique. Position : Versatile actif, ambitieux. Recherche : dates, amis, relation, plans cul. Tu ne prends vraiment aucun risque, mon gars.
Tu te regardes. Tes muscles ont doucement quitté les lieux. Tu as encore une belle ossature, mais elle fait des heures supplémentaires avec un équipage réduit.
Tu sais que tu devrais changer les photos. Un selfie récent, peut-être. Quelque chose avec les pommettes de l'Abilify et le regard de celui qui en a vu passer. À la place, tu restes là à te démolir mentalement pendant dix minutes.
Tu regardes les photos encore une fois et tu te dis : ce gars-là n'avait aucune idée de ce qui s'en venait.
Tu survoles le petit X dans le coin de chacune. Effacer? Ne pas effacer? Est-ce que c'est du catfishing si ça fait seulement trois ans?
Tu décides que le délai de prescription sur les photos de vanité est de cinq ans.
Tu retournes à la page principale. La grille se charge. Des torses, des torses, des torses sans tête, une plante, un chien, un homme dont la seule photo est un gros plan de son espadrille.
Quelqu'un te tape en moins d'une minute. « T'aimes quoi? »
Toi d'Avant aurait répondu « viens voir 😉 ». Le toi d'aujourd'hui traite ça comme un mauvais numéro venu d'une vie antérieure.
Une autre notification : « beaux bras ».
Tu regardes la photo qu'il voit — lunettes de soleil, manches roulées, biceps au maximum — et tu résistes à l'envie de répondre : merci, ils n'habitent plus ici.
Tu envoies un « salut :) » neutre à la place.
D'autres taps. « Woof! » « Tu reçois? » « Stats? »
Tu pourrais répondre : taille, poids, préférences sexuelles, disponibilité. Ce que tu voudrais répondre : j'aime les baisers, les jeux de cartes, et ne pas répéter le final de ma dernière saison, et toi?
Tu ne le fais pas. Tu envoies les banalités polies habituelles et tu fermes l'application. Tu la rouvres vingt minutes plus tard, comme si les hommes dans un rayon de 200 mètres avaient réapparu avec de nouvelles statistiques.
Finalement tu accroches avec un gars avec qui tu aimes vraiment parler. Il est cute. Pas terrifiant de musculature. Il a une vraie photo de son visage. Sa bio dit qu'il aime les livres et les jeux de société. Il utilise la ponctuation.
Vous jasez un moment. C'est facile. Il rit de lui-même. Il te niaise pour « Le cribbage avant le sexe ».
« Affirmation audacieuse », il écrit. « T'es si bon que ça au crib? »
Tu tapes : « Je suis correct au crib. Mon vrai talent, c'est de perdre avec élégance et ensuite de frencher. » Ton pouce hésite. Tu effaces. Tu remplaces par : « Tu devras jouer contre moi pour le savoir 😈. »
Puis la question arrive. « Tu cherches quoi, au juste? »
Tu marques une pause. Tu cherches quoi, au juste?
Pas des plans cul, pas vraiment. Ta libido est en congé d'invalidité longue durée. Tu veux de la compagnie. Quelqu'un dont le contact n'est pas transactionnel. Quelqu'un qui te regarderait et verrait plus que le gars qui s'est effondré.
Tu tapes : « Honnêtement? Surtout de la connexion. Du chill. Peut-être plus s'il y a de la chimie. Rien de pressé. »
Il répond : « Ça me va, tbh. »
Tu sens une petite étincelle d'espoir agaçante.
Puis : « Tu fais quoi dans la vie? »
Est-ce que tu devrais mentionner que tu as démissionné et que tu es revenu en rampant comme un raton laveur vers la même poubelle?
Tu tapes : « Job au gouvernement. Plate mais stable. » Stable, ça sonne à la fois comme un mensonge et comme une aspiration.
Il envoie « haha relatable » et passe à autre chose. Tu es à la fois soulagé et légèrement insulté qu'il n'ait pas creusé.
Prochaine mine : « Dis-moi quelque chose d'intéressant sur toi. »
Ton cerveau propose gentiment : eh bien, plus tôt cette année mon esprit a explosé en supernova et j'ai commencé à collectionner les bracelets d'hôpital comme des cartes Pokémon.
À la place tu tapes : « Un peu nerd, maître de donjon. Toi? »
Il te parle de ses plantes, de son chien, de sa soirée quiz hebdomadaire, et du fait qu'il essaie d'être plus spontané cette année. Tu fixes cette ligne et tu envisages brièvement de répondre : mon gars, si jamais tu veux ruiner ta vie pour le scénario, je prends les recommandations.
Tu ne le fais pas. Tu restes léger et tu continues à écrire.
Quelques jours plus tard, il propose un café. Tu dis oui.
Il te reconnaît d'après les photos, ce qui est bien, parce que tu avais secrètement peur qu'il arrive et demande si ton frère s'en venait aussi. Il complimente ta barbe. Tu résistes à l'envie de dire merci, elle fait tout le travail présentement.
La date est normale. Stupidement, magnifiquement normale. Vous parlez de jeux, de randonnée, de vacances désastreuses. Tu le fais rire deux fois assez fort pour qu'il frappe la table. Tu ranges celle-là pour plus tard.
À un moment il demande, l'air de rien : « Elle a été comment, ton année? »
Tu t'étouffes avec ton café.
Tu pourrais mentir. Correcte, la quantité normale de chaos. Tu pourrais trop en dire. Eh bien, j'ai fait un épisode maniaque complet qui a réaménagé ma vie comme un décorateur saoul, mais je suis fortement médicamenté maintenant, alors, ton latte?
Tu vises le milieu. « Honnêtement? Assez rough. J'ai pris du temps off pour des raisons de santé. Ça va pas mal mieux maintenant. »
Tu le laisses penser que année difficile veut dire épuisement professionnel, pas effondrement.
Il hoche la tête. « Pareil, en fait. Le burnout m'a démoli. »
Il ne demande pas ce que veut dire raisons de santé. Tu es 60 % soulagé, 40 % déçu.
Vous retournez chez lui. Vous frenchez. Ton corps se souvient comment faire ça, au moins. Les choses avancent.
À mi-chemin, ton cerveau commence à produire des rapports. Est-ce que c'est du plaisir? Est-ce que j'ai pris mes médicaments? Est-ce que mon corps fait ce qu'il est censé faire? Tu te surprends à narrer au lieu de ressentir et tu dois dire, à voix haute : « Arrête. Sois ici. »
Il s'arrête. « Ça va? »
« Oui. Je sors juste de ma tête. »
« Prends ton temps. »
Après, tu es couché là, un peu sonné. Pas parce que c'était spectaculaire, mais parce que tu l'as fait tout court.
« T'es vraiment tranquille », il dit. « Ça va? »
Tu es encore en train de décider si c'était du plaisir ou juste de la mémoire musculaire, mais ce qui sort c'est : « Oui. Juste rouillé. »
Il rit. « Pareil. Rien de pressé. On peut juste se coller. »
Il se rapproche, passe un bras par-dessus toi. Confortable. Confiant.
Et c'est là que ça te frappe. Le plus effrayant, ce n'est pas que quelqu'un pourrait te blesser. C'est que tu pourrais leur faire peur. Tu as déjà regardé une vie exploser en temps réel. Tu sais de quoi tu es capable si les garde-fous cèdent.
Tu chasses ces pensées.
Son appartement a des plantes. Vivantes. C'est bon signe. Les gens qui gardent des plantes en vie sont probablement moins susceptibles de déposer une ordonnance restrictive. Tu es conscient que cette logique n'a aucun sens. Tu la gardes quand même.
Tu quittes son appartement plus tard en te sentant pas réparé, mais moins fantôme.
De retour chez toi, tu rouvres Grindr et tu regardes ton profil. La photo du toi d'avant l'apocalypse te fixe encore, mais elle semble moins frauduleuse. Cet homme-là n'a pas disparu. Il a juste été nerfé.
Tu commences enfin à modifier.
Âge : mettre le vrai chiffre. Brutal mais nécessaire.
Poids : baisser un peu.
Type de corps : retirer discrètement « Tonique », choisir « Moyen », tenir de petites funérailles privées.
Tribus : tu cherches « sportif (émérite) » et tu te rabats sur « sobre ».
Tu déplaces la ligne « Le cribbage avant le sexe » à la fin et tu ajoutes une phrase.
« Stable depuis peu, drôle de façon morbide, ouvert au café, aux câlins, et aux gens qui savent que la vie n'est pas un arc bien tracé. »
Tu hésites. Tu es à deux doigts d'effacer « stable depuis peu ». Tu ne veux pas inviter des questions auxquelles tu n'es pas prêt à répondre. Mais c'est ce qui se rapproche le plus de l'honnêteté sans remettre ton dossier médical.
Tu enregistres.
Ton profil descend de quelques crans sur l'échelle de la soif de l'algorithme. Ça va. Tu ne recrutes plus pour ton propre système pyramidal.
Un nouveau message apparaît. « "Stable depuis peu" pareil 😂 »
Tu ouvres son profil. Assez cute, mi-trentaine, bio qui dit « anxieux mais correct ». Tu ressens une parenté immédiate et stupide.
Tu réponds : « Félicitations d'avoir survécu. »
Il répond : « toi aussi. tu veux qu'on soit modérément malaisants ensemble un de ces jours? »
Tu souris.
Tu n'es plus l'homme en camisole rose. Tu es le gars sur son divan, téléphone à la main, qui laisse des inconnus voir une vérité un peu bosselée. Encore seul. Encore en reconstruction. Encore incertain d'où sa libido est partie ou quand elle prévoit revenir.
Mais tu es là. Sur la grille. Dans le désordre. À laisser les gens rencontrer la version bêta de toi plutôt que le montage promotionnel.



Commentaires