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La machine psychiatrique

  • 7 déc. 2025
  • 7 min de lecture

On n'entre pas dans la machine psychiatrique. On se fait absorber par elle.


Ça commence par un appel à ton médecin de famille, avec les formules approuvées. Ça va moins bien ces temps-ci. Les choses sont ingérables. Mes médicaments ne fonctionnent pas.


Tu obtiens une référence en psychiatrie.


La réceptionniste de la clinique est gentille comme le sont les gens qui n'ont aucun vrai pouvoir. Elle tape sur son clavier, entre ton nom dans l'horaire.


Prochaine évaluation disponible : quatre à six mois.


Tu répètes le chiffre comme si tu avais mal entendu. Elle veut sûrement dire semaines.


Tu précises que ça ne va pas bien maintenant. Prendre une douche est une mission. La joie n'enregistre plus. Même répondre à un texto est un travail. Elle suggère l'urgence si ça devient vraiment grave, du ton avec lequel on suggérerait un autre restaurant si celui-là est complet.


Des mois plus tard, tu es assis devant le psychiatre numéro un, qui a vingt-sept minutes pour te résoudre.


Tu as condensé ta vie en points de forme. Longue dépression. Brèves périodes d'exaltation. Aucun sommeil. Pensées qui s'emballent. Antécédents familiaux qui ne sont pas encourageants.


Il hoche la tête, fronce les sourcils devant tes résultats de laboratoire et rend un verdict avec un calme définitif. Trouble dépressif majeur, récurrent, sévère.


Des ISRS. Suivi dans trois mois. Essaie l'exercice. Peut-être du yoga.


Tu repars avec de nouvelles pilules et le sentiment que si tu collabores assez, le système va te récompenser par de la stabilité.


À la place, les pilules te démolissent. Le sommeil devient facultatif. Le contrôle des impulsions démissionne. Les idées s'empilent à six de haut.


Tu le signales par la réception. Des semaines plus tard, quelqu'un rappelle pour dire que le médecin recommande de laisser plus de temps. Combien de temps, ce n'est pas précisé.


Puis vient l'effondrement assez gros pour que personne ne puisse plus faire semblant que ça va.


Tu arrives à l'urgence, les yeux grands ouverts, les pensées en triple vitesse, à moitié convaincu de choses qui n'existent pas. Formulaire 1, puis formulaire 3, l'alphabet du statut involontaire. Tu sens la machine te faire glisser d'un réglage à l'autre.


Le psychiatre numéro deux te voit au jour 1. « Bipolaire de type I classique. Les antidépresseurs vous ont fait basculer en manie. On les arrête et on ajoute un antipsychotique. »


Dossier clos.


Tu te stabilises juste assez pour obtenir ton congé, ébranlé, sonné, déjà à compter les jours jusqu'au prochain effondrement.


Deux mois plus tard, la police te livre pour l'hospitalisation numéro deux. Le même enfer fluorescent, le cerveau plus fort.


Le psychiatre numéro trois se présente au jour 3, survole les dégâts et hausse les épaules. « Psychose congruente à l'humeur, un peu de dissociation, ça pourrait être du trauma. Le temps nous le dira. »


Le temps ne dit rien.


Congé. Effondrement. Hospitalisation numéro trois, copie conforme des autres. Nourriture pire, même désespoir.


Rendu à l'hospitalisation numéro quatre, le psychiatre numéro quatre déclare qu'il s'agit d'un trouble bipolaire de type II à cycles rapides, écarter un trouble schizoaffectif, évaluer pour un TDAH, surveiller l'émergence de traits de personnalité. Il dit ça en faisant défiler UpToDate.


Au bout du compte, personne ne s'entend. Tout le monde est certain.


Ils affirment tous des choses avec conviction, comme si quiconque pouvait déduire ton état de base rendu là. À mesure que les diagnostics s'accumulent, s'accumule aussi l'impression d'être écrit plutôt qu'écouté, comme si la machine te rédigeait et que tu étais seulement là pour signer.


Quelque part en chemin, tu hérites d'une ordonnance de traitement en milieu communautaire.


Ça sonne doux, comme un pique-nique de quartier. C'est la machine qui te suit jusqu'à la maison. Une laisse légale : tu vas te présenter à tes rendez-vous, tu vas prendre tes médicaments, et si tu ne le fais pas, l'hôpital enverra quelqu'un te ramener.


Tu es techniquement libre, fonctionnellement en liberté conditionnelle.


Tu ne signes pas l'ordonnance. On te la présente, comme on présenterait une facture après un repas que tu n'as pas commandé. L'autre option, c'est de rester à l'hôpital indéfiniment, ou de te faire ramener de force la prochaine fois que tu t'effondres en public.


Elle a une date d'expiration et une ligne qui dit peut être renouvelée. Personne ne peut te dire exactement ce qui déclencherait un renouvellement. Ça vit dans le royaume des impressions et des évaluations du risque.


L'ordonnance vient aussi avec un rituel mensuel.


Toutes les quatre semaines, une infirmière appelle ton nom, confirme ta date de naissance, vérifie l'ordonnance. Il y a de la petite conversation pendant qu'on prépare le médicament qui vivra sous ta peau plus longtemps que la plupart des relations.


« Bras gauche ou bras droit aujourd'hui? »


Tu choisis le droit. Manche relevée. Tampon froid. Piqûre vive.


La première fois, la douleur est choquante. Pas l'aiguille, le médicament lui-même, épais et visqueux, qui s'étend sous la peau comme du béton liquide. Ton bras élance pendant des heures. Cette nuit-là, tu ne dors pas. Tu ne trouves aucune position qui n'appuie pas sur le site d'injection. Alors tu restes couché là, à te demander si c'est à ça que va ressembler le reste de ta vie : choisir quel bras fait le moins mal, échanger une sorte de douleur contre une autre.


Mais la douleur physique, c'est la première partie.


Autre chose se produit dans les semaines qui suivent. Le monde s'assourdit. Les couleurs se vident, la musique perd sa texture. Tu peux encore penser, mais c'est comme penser à travers du brouillard. Ta libido ne s'en va pas, elle est effacée, comme si on avait lavé ton cerveau à pression pour en nettoyer le péché. La motivation ne disparaît pas, elle cesse simplement d'avoir de l'importance.


Tu essaies d'expliquer ça au rendez-vous suivant. L'infirmière hoche la tête avec sympathie. Le médecin dit que les effets secondaires prennent du temps à s'ajuster, on verra comment tu vas à la prochaine dose.


Si jamais tu cesses de te présenter, la machine se met en marche. Appels, lettres, vérifications de bien-être, police à ta porte. Tu existes au croisement des soins de santé et de l'application de la loi.


Il y a un curieux effet de balancier dans la façon dont on te traite.


Au pire de ton état, ton autocritique est altérée. Tu ne peux pas refuser un médicament, quitter l'unité, ni signer de formulaire sans un mandataire. Des inconnus passent outre à ton jugement parce que, officiellement, tu n'en as pas.


Puis tu obtiens ton congé, et le même système qui a décidé qu'on ne pouvait pas te confier tes lacets s'attend à ce que tu navigues les références, les renouvellements, les prises de sang et les suivis avec des fonctions exécutives quasi parfaites.


Pendant ce temps, ton employeur a besoin d'un formulaire rempli pour ton retour au travail. Une page, recto verso. Ton psychiatre doit confirmer que tu es assez stable pour y retourner.


Tu soumets la demande en juin. Elle n'est pas remplie en juillet. Ni en août.


Tu envoies des courriels et la réception dit qu'on va transmettre. Tu appelles et le médecin va regarder ça quand il aura le temps. Tu expliques que tu es sur le point de perdre ton emploi. On comprend, mais le médecin est très occupé.


En septembre, toujours rien.


La patience de ton employeur s'épuise. Tu passes en congé sans solde, puis on est à deux doigts de te congédier. Tes économies s'évaporent. Le loyer devient une crise. Tu manges des pâtes et des conserves de fèves parce que c'est ce qu'il reste.


Quatre mois de ta vie suspendus, ton revenu disparu, ta stabilité en train de s'effondrer, à attendre que quelqu'un remplisse une seule page recto verso.


Le formulaire finit par être signé. Patient stable, apte à retourner au travail. Temps partiel, deux jours par semaine.


Ta demande d'invalidité, elle, végète dans un purgatoire bureaucratique. Tu as fait la demande en juillet. On est maintenant en décembre. L'assureur veut plus de documentation. Le bureau de ton psychiatre dit qu'il l'a envoyée. L'assureur dit qu'il ne l'a jamais reçue. Il existe quelque part un télécopieur qui a vu plus de ton dossier médical qu'aucun être humain n'en verra jamais.


L'agent d'invalidité écrit pour demander si ta condition est permanente ou temporaire. Tu tapes « oui » et tu envoies.


Tu t'adaptes à ce monde comme à un pays étranger. Tu réponds aux questions moins honnêtement, plus stratégiquement. Sous-déclarer les bonnes journées pour que personne ne te donne congé. Sur-déclarer les mauvaises pour que personne ne te classe à faible risque.


Tu deviens, malgré toi, un expert de la navigation dans la machine qui insiste sur le fait qu'on ne peut pas te confier tes propres soins.


Tu deviens bon dans des choses que tu n'as jamais voulu maîtriser. Attendre. Prendre des pilules. Être reconnaissant pour deux heures.


Et tu continues de te présenter, parce que quelque part sous les néons et la paperasse contradictoire, il y a des choses qui aident, parfois.


L'absurdité est réelle. L'infirmière qui se souvient du nom de tes enfants l'est aussi. Se réveiller sans vouloir disparaître l'est aussi. Être moins mort l'est aussi.


Tu peux rager contre l'ordonnance et reconnaître en même temps que sans elle, il existe une version fatiguée de toi qui arrêterait tout discrètement et dériverait vers l'hospitalisation numéro cinq.


Tu n'as pas droit au récit bien rangé où un médecin brillant finit par tout comprendre. Ce que tu as, c'est une trêve chancelante, contradictoire, épuisamment bureaucratique avec ton propre esprit.


Alors tu vas à ton injection.


Bras gauche cette fois. Tu as appris à ne pas utiliser le droit deux mois de suite.


Tu planifies ta vie par tranches de quatre semaines autour d'une aiguille qui te garde stable et qui efface aussi la moitié de ce qui te donne envie de rester.


L'infirmière demande comment ça va. Tu dis que ça va. Elle sait que tu mens. Tu sais qu'elle le sait. Vous faites tous les deux comme si c'était assez.


Tu redescends ta manche sur la nouvelle bosse de béton. La machine fixe ton prochain rendez-vous.


Même heure le mois prochain.

 
 
 

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